Coupes budgétaires en Flandre : le secteur culturel sous pression
Le gouvernement flamand a lancé une vague de restrictions budgétaires sans précédent touchant le secteur culturel. Ces mesures s'inscrivent dans un plan d'austérité global de près de 2 milliards d'euros pour 2027, atteignant 3 milliards d'euros d'ici 2029, avec plus de 500 millions d'euros de coupes dans les subsides tous secteurs confondus.
Les discussions budgétaires de fin septembre se sont déroulées dans des conditions tendues, notamment lors de négociations nocturnes au cours desquelles la ministre de l'Intérieur Hilde Crevits (CD&V) a été prise d'un malaise, entraînant la suspension des débats et le report de l'annonce budgétaire du ministre-président.
Michael De Cock, directeur du Théâtre de Liège et ancien directeur du KVS, exprime sa colère face à l'ampleur des coupes. Les musées, les bibliothèques et le secteur du patrimoine figurent parmi les plus durement touchés. Le gouvernement flamand, coalition composée de la N-VA (nationalistes flamands), du CD&V (chrétiens-démocrates) et de Vooruit (socialistes), s'attaque également aux initiatives culturelles supra-locales, ces projets locaux dépendant entièrement des subsides publics pour leur survie.
Bozar au cœur de la tourmente
L'institution fédérale Bozar subit un coup particulièrement sévère. D'un trait de plume, le gouvernement flamand supprime 762 000 euros de subsides annuels à partir de 2027. Cette décision intervient alors que l'institution, qui dispose d'un budget total de plus de 40 millions d'euros dont la moitié provient de financements publics, fait également face à une réduction de 600 000 euros de subsides fédéraux. Au total, Bozar perd environ 1,36 million d'euros, soit 3,4% de son budget global.
En tant qu'institution culturelle fédérale placée sous la juridiction directe du gouvernement fédéral belge, aux côtés du Théâtre de la Monnaie et de l'Orchestre National de Belgique, Bozar reçoit des financements de plusieurs niveaux de pouvoir : fédéral, régional (flamand et bruxellois) et européen. Cette structure de financement complexe est au cœur des tensions politiques actuelles.
Caroline Gennez, ministre flamande du Bien-être et de la Réduction de la pauvreté, de la Culture et de l'Égalité des chances depuis septembre 2024, défend avoir tout tenté pour limiter les dégâts. Son argument selon lequel la Flandre ne devrait pas financer le niveau fédéral soulève des questions sur les relations entre les différents niveaux de pouvoir. Michael De Cock espère que Jan Jambon, ministre responsable des institutions fédérales, comblera le manque en restituant ce million à Bozar.
Le cinéma flamand décapité
Le secteur audiovisuel n'est pas épargné. Screen Flanders, fonds créé en avril 2012 avec un budget annuel de 4,5 millions d'euros, sera supprimé au 1er janvier 2027. Ce fonds offrait un soutien économique crucial au secteur audiovisuel flamand en accordant des avances remboursables allant jusqu'à 400 000 euros aux producteurs belges et internationaux réalisant des productions en Flandre.
Plus inquiétant encore, la N-VA avait initialement proposé l'abolition pure et simple du VAF (Flanders Audiovisual Fund), créé par le gouvernement flamand en 2002. Ce fonds, composé de trois entités spécialisées – le VAF/Film Fund, le VAF/Media Fund et le VAF/Game Fund – soutient respectivement le cinéma, les séries télévisées et les jeux vidéo. Bien que finalement préservé après les négociations, cet épisode illustre l'ampleur des menaces qui pesaient sur le secteur.
Michael De Cock ironise sur cette proposition révoltante, rappelant les déclarations du président du MR affirmant produire de meilleurs films avec une GoPro que les frères Dardenne. La survie du VAF contraste avec la disparition de Screen Flanders, laissant le cinéma flamand dans une situation fragilisée.
Un patrimoine culturel démantelé
Les coupes budgétaires de 2026 et 2027 ciblent spécifiquement plusieurs domaines culturels : le patrimoine culturel, les prix culturels (les « Ultimas »), les centres d'expertise et les organisations faîtières, les infrastructures culturelles, ainsi que le financement de projets dans le cirque et la politique supra-locale. Les dépenses budgétisées pour la culture en 2026 sont inférieures à celles de 2025, marquant une rupture claire avec les années précédentes.
Dans un contexte où le budget flamand total s'élève à 65 milliards d'euros, dont 19 milliards consacrés à l'enseignement et 17 milliards au bien-être, les coupes dans la culture révèlent des choix politiques tranchés. Michael De Cock dénonce la tactique habituelle de la N-VA : viser des objectifs impossibles pour finalement atterrir à un niveau qui, bien que destructeur, paraît moins brutal que l'ambition initiale.
Un nationalisme en dérive
Pour le directeur du Théâtre de Liège, ces décisions marquent la dérive d'un projet nationaliste flamand autrefois fier, inclusif et culturel. Alors qu'un canon culturel flamand avait été lancé il y a à peine cinq ans, ce sont désormais des coupes glaciales qui donnent le ton. Le nationalisme flamand, jadis porté par des figures comme Bert Anciaux, Willy Kuijpers, Geert Bourgeois et Bart De Wever lui-même, se serait réduit à un projet d'efficacité purement économique.
Les inquiétudes persistent quant à l'avenir. Michael De Cock craint que le niveau fédéral ne s'attaque au tax shelter et au statut d'artiste, deux piliers du soutien à la création. La Flandre compte moins d'artistes bénéficiant d'une attestation que la Wallonie et surtout Bruxelles, largement en tête, une disparité considérée comme une épine dans le pied de la N-VA.
Alors que ces discussions se déroulent en coulisses, les professionnels du secteur culturel tentent de faire entendre leur voix à l'international. Michael De Cock et ses collègues ont été invités à parler du tax shelter lors du Dublin Theatre Festival, cherchant des soutiens au-delà des frontières belges.
Dans un moment où la construction d'une communauté culturelle forte devrait être prioritaire, Michael De Cock conclut sur une note sombre : une vague hivernale s'abat sur le pays, et il faudra se battre face à ce qu'il qualifie d'effroyable anémie du projet flamand, réduit à la mesquinerie et à la médiocrité.
