Plus de fermeté ou plus d'humanité… Des députés européens face à la question migratoire
La crise migratoire qui a frappé Ceuta le 30 juillet 2026 a remis la question des migrations au cœur du débat européen. Ce jour-là, environ 80 000 personnes, principalement de jeunes hommes originaires du Maroc, ont franchi illégalement la frontière vers cette ville autonome espagnole située en Afrique du Nord. Le bilan humain est tragique : au moins 141 morts. L'événement a provoqué des réactions immédiates, notamment la suspension temporaire par l'Italie de ses accords Schengen avec l'Espagne dès le 31 juillet, la Première ministre Giorgia Meloni évoquant une menace pour la sécurité nationale.
Face à cette urgence, le gouvernement espagnol a débloqué 309 millions d'euros pour gérer la crise, étendant les capacités d'hébergement temporaire et accélérant le traitement des demandes d'asile. Le 4 août, les ministres de l'Intérieur de l'UE se sont réunis en session extraordinaire pour soutenir l'Espagne, renforcer la lutte contre les réseaux de passeurs, améliorer les procédures de retour et intensifier les partenariats avec les pays tiers.
Quatre députés européens représentant des courants politiques différents exposent leurs visions pour répondre à ces défis migratoires.
Fabienne Keller : « Construire une réponse européenne forte »
Fabienne Keller, députée européenne du groupe Renew et questeure du Parlement européen, insiste sur la nécessité d'une approche collective. Ayant joué un rôle central dans l'adoption de la position du Parlement européen sur le Pacte migration et asile en avril 2023, en tant que rapporteure sur le règlement relatif aux procédures d'asile et rapporteure fictive sur le règlement sur la gestion de l'asile et de la migration, elle possède une expertise reconnue sur ces questions.
L'Europe fait face à des défis majeurs en matière de migration. Les événements récents en Espagne nous rappellent qu'aucun État membre ne peut répondre seul à ces enjeux
Elle plaide pour une réponse « fondée sur la solidarité, la responsabilité et toujours le respect des droits fondamentaux ».
La mise en œuvre du Pacte sur la migration et l'asile constitue pour elle une étape essentielle. Adopté formellement en mai 2024, ce pacte est entré en vigueur le 11 juin 2024, avec une mise en œuvre complète prévue pour le 12 juin 2026. Composé de 10 instruments législatifs couvrant les procédures frontalières et d'asile, le partage des responsabilités et la solidarité, l'accueil et le retour, il représente une refonte majeure du système européen.
Nous devons également approfondir notre coopération avec les pays tiers, lutter contre les réseaux de passeurs et développer des voies légales de migration
Elle appelle à « faciliter les collaborations nationales » et à « travailler à des solutions numériques ».
Tomas Tobé : « L'Europe doit reprendre le contrôle »
Tomas Tobé, vice-président du Parti populaire européen et membre de la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures, défend une ligne plus stricte.
Nos frontières extérieures communes doivent être protégées. L'immigration illégale doit être stoppée et les personnes qui n'ont pas le droit de séjourner sur notre territoire doivent être renvoyées
Il critique vivement la gestion espagnole de la crise : « La crise de Ceuta a révélé l'incapacité du gouvernement socialiste de Sánchez à contrôler efficacement notre frontière extérieure commune. » Selon lui, l'événement a également démontré « comment la migration peut être utilisée comme une arme lorsque les frontières ne sont pas efficacement protégées ».
Le député insiste sur la nécessité de résultats concrets : « Adopter des règles ne suffit pas. Elles doivent être pleinement mises en œuvre et produire des résultats. » Il revendique le rôle moteur du PPE dans l'adoption de nouvelles règles pour accélérer les retours et appelle à « une approche ferme, juste et tournée vers l'avenir ».
Murielle Laurent : « Une politique humaine et efficace »
Murielle Laurent, députée du Parti socialiste au sein du groupe Socialistes et Démocrates, et membre des commissions du développement et des libertés civiles, exprime ses inquiétudes sur l'orientation actuelle des politiques européennes.
Depuis l'entrée en application du Pacte sur la migration et l'asile, puis avec l'adoption définitive du règlement Retour, le débat européen se concentre toujours davantage sur le contrôle des frontières, l'éloignement et l'externalisation des retours
Elle fait référence au nouveau règlement sur les retours, proposé par la Commission européenne en mars 2025 et finalisé par le Conseil en décembre 2025, qui autorise les États membres à établir des centres de retour dans des pays tiers avec des périodes de rétention pouvant atteindre 24 mois.
Les expériences menées ailleurs dans le monde ont démontré qu'une politique toujours plus restrictive, inhumaine et punitive ne résout pas les défis migratoires
Elle appelle à « rééquilibrer » la politique européenne en rendant « les procédures efficaces tout en garantissant un droit de recours effectif », en privilégiant « les retours volontaires », en créant « des voies légales et sûres de migration » et en respectant « le principe de non-refoulement ».
Fabrice Leggeri : « Protéger nos frontières »
Fabrice Leggeri, membre du groupe Les Patriotes au Parlement européen pour le Rassemblement national, apporte le regard d'un ancien praticien. Directeur de l'agence européenne de garde-frontières Frontex de 2015 à 2022, il a dirigé l'organisation pendant une période cruciale de pressions migratoires.
L'Europe parle beaucoup d'immigration, mais elle peine encore à protéger ses frontières
Selon lui, « les moyens comptent, mais sans volonté politique, ils ne suffisent pas ». Frontex dispose pourtant d'un budget de 1,12 milliard d'euros pour 2025 et d'environ 1,2 milliard d'euros pour 2026, avec un objectif de 10 000 agents d'ici 2027, voire 30 000 selon certaines propositions.
Il critique le Pacte migratoire : « Au lieu d'empêcher les entrées illégales, il organise la répartition des migrants. » Il propose « une double frontière, pour protéger à la fois les frontières extérieures de l'Union tout en permettant aux États de contrôler les ressortissants de pays tiers à leurs propres frontières ».
Concernant Frontex, il estime que l'agence « doit retrouver les moyens de faire son travail de garde-frontières et de lutter contre les passeurs, elle doit sortir de son rôle d'hôtesse d'accueil de migrants ». Il défend le règlement sur les retours adopté récemment, qui prévoit « une rétention jusqu'à 24 mois, des centres de retour hors de l'Union et des sanctions contre les pays refusant de reprendre leurs ressortissants ».
C'est à nos peuples de décider qui entre et qui reste chez nous, pas aux passeurs
Il réclame que ces mesures « se traduisent par des expulsions effectives ».
Ces positions divergentes illustrent la profondeur des divisions au sein du Parlement européen sur la question migratoire, alors que l'Union européenne s'engage dans la mise en œuvre de son nouveau cadre législatif.
